Ma conférence porterait sur l'histoire (ou plutôt l'historicité) des mathématiques en tant que problème philosophique. Je propose de présenter pour discussion à l’école thématique quelques notions préliminaires qui guident ma recherche postdoctorale sur la « tradition » (si l’on accepte ce terme) de la « philosophie mathématique » en France au XXe siècle, pour mon propos ici en me référant principalement aux figures de Léon Brunschvicg, Jean Cavaillès et Jean-Toussaint Desanti.
La conférence se divisera en deux parties. Dans la première, je proposerai une réflexion sur ce que j'appellerai « l'historicité spécifiquement mathématique » (en m'appuyant sur la terminologie philosophique analytique récente des « Distinctively mathematical explanations » avancée par Marc Lange et al.). Je soutiens que les auteurs associés à la « philosophie mathématique » adhèrent tous à la thèse méthodologique selon laquelle les mathématiques sont définies par sa forme d'historicité, c'est-à-dire que ce qui est « spécifiquement mathématique » est une relation épistémique particulière entre les théories mathématiques antérieures et postérieures, par laquelle les théories mathématiques sont retravaillées ou « reformulées » dans de nouveaux contextes. Cavaillès défendait la version la plus forte de cette position, affirmant un « avant et après des mathématiques » essentiel, c’est-à-dire une « temporalité du processus opératoire » (commentaires tirés de notes de cours non publiées prises par Gilles-Gaston Granger à l’ENS en mai 1942). Ceci conduit à l’affirmation inverse selon laquelle les autres disciplines scientifiques ne possèdent pas cette forme d’historicité rationnelle, c’est-à-dire qu’elles ne possèdent pas de « temps mathématique ».
Dans la deuxième partie de mon exposé, je traiterai des fondements de cette position dans l’œuvre de Léon Brunschvicg. Gabriella Crocco a récemment avancé — à la suite d’Alain Michel — la distinction entre une philosophie de la nécessité (Cavaillès, Granger) et une philosophie de la possibilité (Brunschvicg, Desanti, Michel) comme une ligne de partage dans l’histoire de la « philosophie mathématique ». En dessous de cette opposition, il existe un terrain commun décisif pour ces auteurs, qui a été marqué par Brunschvicg dès La modalité du jugement (1897), même si la notion de « philosophie mathématique » ne sera avancée que plus tard dans Les étapes de la philosophie mathématique (1912). En parcourant ces ouvrages, je propose une formule pour définir la singularité d’un programme en philosophie des mathématiques qu’il faudrait proprement appeler « brunschvicgien », même si ce programme n’est jamais énoncé en termes exacts, ni par le « maître » ni par ses élèves : faire de la réflexion sur l’histoire concrète ou effective des mathématiques la matière première pour poser le problème de la modalité, et par conséquent pour poser tous les problèmes philosophiques reliés à la nature du temps.